La postérité des photos

C’est sûr que dans ce monde, il y a des milliers de personnes comme Louise que j’ai développée à travers mes textes. Chaque jour les gens meurent, chaque jour ils laissent derrière eux leur possession, leurs photos. Malheureusement, que pas tous peuvent finir comme ma Louise, qui repose dans une enveloppe pour n’être sortie qu’une fois par an, pour qu’on puisse s’imaginer sa vie. Que font les gens avec les photos laissées derrière les morts ? Vont-ils les hériter pour garder un souvenir de la mère, de la grand-mère, de l’arrière-grand-mère ? Quand est-ce que ces photos-là perdent leur valeur ? Elles le perdent peut-être toute de suite. Si elles ne sont pas jetées à la poubelle ou au four directement, on va sûrement essayer de s’en débarrasser. Peut-être que ces vieilles photos nous peuvent raconter des histoires, nous aider à reconstituer le passé perdu. Peut-être qu’on vendrait ces photos, peut-être qu’une fille naïve les achèterai pour les transformer en collage. Extraire la personne morte de son cadre, de son environnement, de son œuvre photographique, cette personne d’une histoire inconnue, pour la mettre, détachée de sa vie, à côté d’un autre personnage découpé qu’elle n’a jamais connu. Il faut s’imaginer un carton de photos ; l’héritage d’une personne. En en achetant qu’une seule photographie, on déconstruit la vie photographique de cette personne, on la rend incomplète. Il faut d’ailleurs se demander dans quel égard cette vie photographique peut fidèlement aider à reconstruire la vie de la personne qu’on y voit. La photographie à l’ancienne est exclusive, elle est sélective. L’héritage photographique sera évidemment différent dans le futur. Quand la photographie commençait à devenir de plus en plus populaire et accessible, les portraits, les tableaux réalistes devaient s’adapter et se changer. Le roman réaliste déclarait également la photographie ennemie : Qui pouvait reconstruire la vie le plus précisément possible ? On peut se demander quel rôle les photos joueront dans le futur. Est-ce qu’il y en aura encore ? Est-ce qu’elles vont changer, s’adapter à la vie de l’homme ? Capturer non seulement les couleurs et les contours, mais aussi l’odeur, la température ? Il existe désormais des photos bougeant, les livres, ni tout à fait vidéo, ni tout à fait photo, mais qui donnent un cadre à la photographie et une impression plus large au mouvement, au moment de la prise de la photo.

À l’époque, les photos étaient non seulement conservées sous format papier, mais aussi sur les microfilms. Cela était plus pratique pour les afficher, pour les stocker. Mais face au grand nombre des microfilms, qui aura le temps et la patience et l’intérêt de les regarder tous ? Les dossiers contenant des photos ne sont pas très différents de ces microfilms. De l’extérieur on n’a aucune impression de ce qu’ils peuvent contenir. Et puis, la masse n’encourage pas la vision de toutes ces photos.

J’avoue que je possède trop de photos numériques. Il y a 5 ans, j’avais déjà quelques millions de photos dans des dossiers sur mon ordinateur et j’ai horreur de m’imaginer combien de photos j’ai prises depuis la dernière fois que je les ai rangées. Surtout qu’aujourd’hui une photo n’existe pas qu’une fois. Elles se multiplent, elles se déplacent, elles sont finalement partout. Combien de photos ai-je sur mon ordinateur que je n’ai pas prises ? Combien de photos dans ces dossiers montrent des gens, des moments, des histoires que je n’ai jamais vécus ? Après une session d’élimination de ces photos-là, et des photos de communication qui n’ont été prises que pour le partage d’un instant précis, j’éprouve toujours un sentiment de stupéfaction, le regard du tunnel.

Je suis presque contente que le partage de photos se passe aujourd’hui d’une manière éphémère. On envoie une photo et on active le mode ‘regarder une seule fois’ : Cela consomme de l’énergie, mais ne consomme plus de cellule de nos cerveaux , car la photo disparait à toujours après la lecture.

Je ne pense pas qu’on partagerait les quelques jolies photos que j’ai prises dans ma vie, car il y a trop de défis : D’abord il faut que mes ordinateurs, mes disques dures, survivent jusqu’après ma mort. Puis il faut que quelqu’un s’intéresse à ce que j’ai laissé derrière moi. Puis il faut que cette personne trouve le courage d’entrer dans ma vie personnelle, dans mon espace intime. Car certes, il y a des gens qui me connaissent, mais personne ne connait toute ma vie qu’on peut découvrir à partir de mes photos destinées à d’autres. Je ne pense pas que mon petit ami oserait d’entrer dans cet espace intime, mais peut-être que quelqu’un d’autre le ferait. C’est pareil pour les textes que j’écris. Je les rassemble dans des carnets et j’ai confié à mon petit ami que j’aimerais qu’ils soient publiés après ma mort. Je ne sais pas à quoi ca devait servir et si le monde s’intéresse vraiment à mes pensées, à mon regard et mon opinion du monde, mais ca me donnerait au moins l’impression que tout, toute mon existence, n’était pas pour rien. Pour revenir aux photos : Si quelqu’un ouvrait mon ordinateur et arriverait à le débloquer, il se trouvait face au dossier ‘photos’ : La dedans il y a une vingtaine d’autres dossiers, un bazar dont chacun contient encore un milliers de photos. Qui les regardera un par un pour trouver des choses intéressantes ? Il y a longtemps que j’ai pris l’habitude d’imprimer des photos de moi et des amis, qui maintenant sont des amis d’une époque passée. Après tout, ce ne sont pas de chef-d’œuvre, des photographies artistiques qui méritaient d’être exposées au musée mais des objets sentimentaux pour revenir au beau temps passé.

Peut-être qu’après ma mort, mon petit ami ne sera plus, peut-être qu’aucun se souviendrait de ce que j’ai vécu et peut-être que personne d’intéresserait aux cahiers et aux photos que j’ai laissés derrière moi. Peut-être qu’on fera comme on l’a fait avec ma mère : En jetant son portable au feu, détruisant et anéantissant une partie de sa vie. Mais n’est-ce pas la manière la plus respectueuse ?

Teil des atelier d’écritures zum Thema Fotografie.

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